Dans ces pages, un aimable visiteur s’étonnent Arg! de mon silence. Cela est flatteur. Il est vrai que je ne publie pas à un rythme effréné. J’ai l’immodestie de penser que c’est une sorte de modestie. Ma vision du monde est-elle si originale, pertinente, fulgurante qu’elle doive nécessairement s’étaler à la face du monde ? Qu’ai-je réellement à apporter à tout ce que chacun peut lire, voir ou entendre ailleurs ? Ma goutte d’eau ne risque-t-elle pas de faire déborder le vase ? Ce que j’ai à dire est-il plus important que le silence ?
Considérant les réponses à ces questions, mes autres espaces d’expression et le temps dont je dispose (qui n’est pas plus précieux que celui de mes lecteurs), j’estime qu’il serait pour l’instant déraisonnable d’occuper plus bruyamment cette petite niche webmatique.
J’ai néanmoins à vous faire part d’une lecture récente… Il s’agit de La Grande Déculturation de Renaud Camus.
Webmaster du site des lecteurs de Renaud Camus, il n’est en rien surprenant que je lise, toujours avec grand plaisir, les œuvres de cet auteur. Si je ne me risquerais pas sur le terrain de la critique littéraire, pour lequel je suis fort mal armé, je suis plus hardi à m’aventurer sur celui des idées. La Grande Déculturation est clairement un livre politique, puisqu’il aborde la place de la culture dans notre société.
En guise d’avertissement à ce qui suit, voici la quatrième de couverture d’un autre ouvrage de Camus (Corbeaux) :
Tout livre doit hurler à son lecteur : ne compte pour me connaître que sur toi. Ne me juge qu’avec tes propres yeux, et ton propre esprit. Cherche-moi par toi-même et cherche par toi-même les livres qui me suivront, comme ceux qui m’ont précédés. Ne m’oublie pas. N’oublie pas que je ne vis que par toi, et que tout est fait pour nous séparer. Ne compte pas sur le journalisme pour te parler de moi. À mon sujet, ne fais confiance ni à son silence, ni à sa parole. Souviens-toi que nous sommes en guerre, lui et moi. Souviens-toi que nous sommes en guerre. Souviens-toi qu’il occupe entièrement le pays. Ne m’oublie pas. N’oublie pas mes frères. Souviens-toi que nous serons de plus en plus difficile à trouver, selon toute vraisemblance – de moins en moins visibles, de plus en plus entourés de silence. Souviens-toi que nous prenons le maquis, eux et moi, et que nous retournons à la nuit, dont nous ne sommes sortis qu’un moment, deux ou trois siècles.
Je veux dire que je peux avoir mal lu ou mal compris et que les propos qui suivent trahiront peut-être — mais alors involontairement — le livre et la pensée de son auteur. Pour juger réellement de La Grande Déculturation, il n’y a d’autre solution que de le lire !
Le constat de Renaud Camus est que la culture en notre société est morte. Si elle donne l’impression de survivre c’est en raison de la grande polysémie du terme qui nous fait appeler culture ce qui n’était autrefois que divertissement, commerce ou habitus.
Pour Camus, la culture ne peut survivre sans l’existence d’une élite largement héréditaire. Vouloir faire accèder un peuple entier à la culture, ce serait la tuer. C’est une idée suffisamment rare et surprenante pour y regarder de près. Elle est au premier abord déplaisante : elle introduit une fausse note dans le concert du discours médiatique ambiant et elle contrarie bien des espoirs.
Si l’on considère pourtant que la culture est une chose subtile, fragile, précieuse on peut comprendre que soit sa généralisation est très couteuse (comme il serait très couteux de fournir à chaque citoyen quelque objet précieux), soit elle nécessite que sa qualité soit réduite (comme est réduite la qualité des biens matériels diffusés à de très nombreux exemplaires).
D’aucuns focalisent leurs attaques contre cet ouvrage sur les passages qui traitent de race, d’ethnie, d’immigration. Ils refusent de lire, de lire sans juger, de lire avant de juger. C’est que l’abondant brouhaha médiatique laisse peu de temps et d’espace pour entendre vraiment ce que cet auteur a à nous dire. Aussi déplaisant que cela puissent sembler parfois, c’est au moins toujours stimulant. Lire Camus nécessite le silence pour qu’un dialogue puisse s’établir entre ses mots et nos pensées qui en ressortent dégrossies, polies, affinées.
Je regrette que l’analyse se soit limité à la France alors que je soupçonne Renaud Camus d’avoir les ressources pour aborder la question un peu plus largement. M’aurait intéressé aussi que soit creusé le niveau de vie nécessaire à la classe cultivée. Je n’en fais pas reproche à l’auteur car c’est de l’ordre de mes questionnements plus que des siens.
Si j’admets que la survie de la culture est (supposons qu’elle ne soit pas tout à fait morte) un bien pour l’ensemble de la société, si j’accorde à Camus que cela n’est possible qu’au prix de l’existence d’une classe culturellement et socialement favorisée, quel est le degré d’inégalité nécessaire à la persistance de notre patrimoine intellectuel ? Si je peux accepter qu’un certain niveau de confort soit l’apanage des gens de culture, j’ai du mal à me résoudre que l’on aille jusqu’à l’opulence. Mais le confort des uns est l’opulence des autres…
De façon pas tout à fait anecdotique, cette question se transpose aussi fort bien dans le champ économique : entre la stricte égalité qui plonge toute la société dans le marasme (cf. l’expérience soviétique) et le creusement continue des inégalités que provoque système capitaliste actuel en soutenant la croissance mondiale, où se situe le juste terme entre l’efficacité et la justice économique.
Je déborde là de mon sujet, de mes compétences et de mon horaire. Il me faut donc demander à mes lecteurs de patienter encore quelques jours (semaines ?) avant de lire la suite de mes élucubrations.
